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Chili : « El Mercurio », éternel conspirateur

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> Paul Walder

Le consortium de El Mercurio qui se partage près de la moitié du marché des journaux dans le pays et pratiquement la totalité des quotidiens régionaux reçoit plus de 80% du total de l’investissement en publicité dans la presse écrite et, ce qui n’est pas un détail, contrôle l’agenda public.

El Mercurio possède sans aucun doute bien davantage de pouvoir que ce qu’en disent les données ci-dessus. Plus de cent ans d’histoire, des relations géologiquement profondes avec tous les secteurs du pouvoir : économique, politique, militaire et, évidemment, culturel. Un pouvoir, en langage gramscien, hégémonique qui, dans ses registres, a non seulement la capacité d’influer sur la réalité, mais aussi celle de la modeler et de la transformer en une vérité apparente et intéressée. Mais il existe une autre vérité, jamais publiée par ce média, une vérité qui surgit d’avoir poussé l’histoire jusqu’à ses extrêmes, avec des attitudes évidentes de sédition et de putschisme. Il existe aujourd’hui suffisamment d’information écrite, évidemment non publiée par El Mercurio, qui lie le propriétaire de cet organe, Agustin Edwards Eastman, au coup d’Etat de 1973.

Citons certains de ces antécédents pour dessiner le profil du journal qui se revendique aujourd’hui comme le gardien des valeurs, des bonnes moeurs et de l’échafaudage politique chilien. En 1970, le propriétaire et directeur de El Mercurio entreprit des démarches auprès de la Maison Blanche pour que le gouvernement des Etats-Unis empêche l’arrivée au pouvoir du président élu, Salvador Allende. Si cette action échouait, le plan était de le renverser. El Mercurio reçut plus d’un million et demi de dollars de la Central Intelligence Agency (CIA) pour mettre le complot en marche. Les preuves de tels faits et d’autres sont décrites dans des documents publics tels que le rapport Church du Sénat des Etats-Unis, les mémoires de l’ex-secrétaire d’Etat nord-américain Henry Kissinger, des documents déclassés de la CIA, des témoignages d’anciens hauts fonctionnaires du gouvernement de Richard Nixon ou différents travaux d’enquête journalistique.

Parler de El Mercurio, ce n’est pas simplement se référer au plus grand consortium chilien d’information, c’est aussi faire allusion à un réseau complexe à la trame obscure qui, non content d’avoir dessiné l’histoire s’efforce de la reproduire, de consolider cette histoire - qui est la structure du pouvoir- dans le présent et de la répéter pour le futur. Dans ce processus de reproduction, il n’y a rien de plus conservateur que le vernis libéral dont se couvre le journal. Une couche de modernité, de technologie, de mondialisation commerciale, qui cache les toiles d’araignée d’une structure oligarchique reliée aux mêmes pouvoirs qui la soutenaient il y a plus d’un siècle, peut-être deux.

C’est cela sa condition historique. Sa fonction quotidienne est de déterminer l’agenda public, d’imposer des thèmes, d’en effacer d’autres, d’interpréter, de passer sous silence. Maintenir les équilibres politiques et économiques tels qu’ils ont été écrits durant les dernières années ou décennies, ou, selon les dires de cette oligarchie, comme cela a toujours été.

Faire pression sur le gouvernement

Ce qui a été auparavant existe aussi aujourd’hui. El Mercurio semble être inébranlable. Rien qu’au cours de l’année dernière, il a fait tombé deux ministres et empêché, jour après jour, le développement d’autres agendas, parmi lesquels celui du gouvernement. Le palais présidentiel de La Moneda a dû résoudre crise après crise, parmi lesquelles seules peut-être celle des étudiants, les cas de corruption et évidemment l’histoire du Transantiago ne viennent pas des intérêts des groupes de pouvoir en lien avec et consolidés par ce consortium. Les autres crises inscrites à l’agenda des médias - celle du gaz argentin, le conflit mapuche, l’insécurité urbaine, le vote chilien pour le Conseil de sécurité de l’ONU et la perception d’ingouvernabilité - répondent à des intentions bien déterminées. L’obsession contre le président vénézuélien Hugo Chavez est un thème et un fantasme ancestral à part.

On peut affirmer que El Mercurio intègre et condense tout l’imaginaire conservateur, aujourd’hui aussi néo-libéral, qui émerge avec force dans notre histoire la plus récente depuis le coup d’État de 1973. Une idéologie qui se réinstalle et se renforce avec la dictature sous la forme des politiques de marché, qui, en 1990, franchissent le seuil de la démocratie en toute facilité. El Mercurio, qui était l’inspirateur et la sentinelle de ces politiques depuis le milieu des années 70, a été et est encore leur organe officiel. L’application et l’approfondissement de ces politiques sous la démocratie de même que leur mise en oeuvre durant la décennie précédente dans pratiquement tous les pays de la région a consolidé le caractère « officiel » et « institutionnel » de El Mercurio non seulement en ce qui concerne ce qu’on appelle les réformes structurelles mais aussi à l’égard d’un certain sens de la réalité, à l’égard - comme l’ont répété plusieurs gouvernants chiliens - d’une « vision du pays ». A part quelques aspects ponctuels relatifs à certaines politiques publiques et économiques, l’harmonie s’écoulait de La Moneda jusqu’à Santa Maria de Manquehuc, siège de El Mercurio. Et vice-versa.

Par définition, le conservatisme ne change pas. Ce n’est pas dans sa nature. La plus grande pression de El Mercurio sur le gouvernement actuel comme son opposition ouverte aux relations extérieures du Chili avec des pays latino-américains considérés comme « populistes », à la tête desquels se trouve le Venezuela, ont mené à un tournant apparent dans la ligne éditoriale du journal. Un retournement, un changement en tout cas illusoire, dirions-nous : ce qui s’est transformé, c’est le cadre politique régional, avec d’évidentes influences au niveau interne. El Mercurio ne fait que soutenir la tradition, les intérêts, les richesses gagnées durant les décennies de politique de marché. Ce qui a primé pendant plus d’un siècle et durant les dernières décennies n’est rendu plus visible aujourd’hui que par contraste.

Les comparaisons hystériques entre le moment actuel et les moments antérieurs au coup d’État de 1973 faites par certains journalistes du quotidien et de nombreux lecteurs au travers des « lettres au directeur » n’expriment que le retour de vieux fantasmes de l’oligarchie nationale et régionale qui ont réinstallé en Amérique du Sud un climat de guerre froide. Ce sont des fantasmes soulevés par le même journal qui a provoqué et organisé le coup d’Etat de 1973. Lire

date de mise en ligne : 9 octobre 2007

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